L’histoire du tissage à Comines remonte au douzième siècle, vers 1150, lorsque des drapiers en surnombre à Ypres, chassés par un moratoire, investisent la vallée de la Lys à hauteur de Comines. Ils y trouvent une cité où réside l’un des quatre seigneurs haut-justiciers de la châtellenie de Lille, une rivière dont les alluvions offrent un apprêt correct, une voie de communication les reliant aux grandes villes de l’époque (Ypres et Lille). Très vite, avec leurs collègues de Wervik et de Menen, la qualité de leurs produits est reconnue et valorisée sur les marchés, notemment via une compagnie italienne : les Datini. Mais cet essor éveille la jalousie des Yprois qui ont tôt fait de se plaindre à l’autorité royale (le comté de Flandre, dont dépendit Comines, faisait partie du royaume de France) qui, après plusieurs décennies d’hésitations, tranche : l’ordonnance de 1367 du roi Charles V empêche les Cominois de tisser des draps de grande dimension mais précise toutefois que nos tisserands « feront et pourront faire de petits draps, en la manière qu’ils faisoient en ladicte ville paravant leur dicte impétration ». Le ruban devient alors définitivement la spécialité textile de Comines!

Sur l’aire de travail du métier médiéval, un rubanier en costume traditionnel.

 

Malgré l’opiniâtreté des drapiers de Comines, la reprise s’avère difficile, d’autant plus que la ville a eu à subir divers incendies. Suite à l’exil de drapiers flamands en Grande-Bretagne, le lin remplace petit à petit la laine anglaise. Une franche foire est alors accordée en 1456 par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Mais la crise s’installe et le nombre d’artisans drapiers décroit.

Si les guerres de religion du 16° siècle et les conflits de frontière jalonnant le règne de Louis XIV l’atteignent sans vraiment l’éradiquer de l’échiquier économique, il faudra attendre 1719 pour que l’activité textile, maintenue sous forme familiale et domestique, se transforme en un véritable moteur de développement. En effet, 1713 voit le traité d’Utrecht officialiser la partition de Comines autour de la Lys. Philippe Hovyn, un marchand de lin et manufacturier basé à Ypres, a alors l’idée d’implanter une manufacture de rubans sur le sol français. Se jouant ainsi des droits de douane, il inonde la France de sa production spécialisée. A cette époque, le rubanier vient à la manufacture chercher les matières premières, travaille avec son épouse et ses enfants au logis, et ramène le produit fini chez le patron. Le labeur est âpre : 12 à 14 heures de travail journalier, en famille, pour un salaire de misère, sans lois sociales ni congés payés.

Le geste du rubanier actionnant la barre de son métier. Un dessin de John Bulteel.

Pour être rentable, l’artisan doit, sur son engin manuel à barre, travailler à une cadence d’au moins soixante coups à la minute. Le mari prépare son métier (qui est bien souvent sa possession privée), tisse le ruban tandis que sa femme et leurs enfants préparent les canettes, appelées épeules en patois picard. Néanmoins, le ruban va bon train et Comines se modèle un visage urbain moderne. Les champs de lin, matière première du ruban, la bordent, et la Lys voit fleurir de nouveaux moulins à foulon œuvrant à l’apprêtage des étoffes tissées.

La Révolution française et ses avatars, même s’ils divisent un tant soit peu les Cominois, ne touchent que très marginalement la production de ruban. Les conflits entre pouvoir religieux et temporel sont, eux, bien plus saillants !

Maître-rubanier au travail sur un métier jacquard.

Métier à tisser de vers 1900 (détail).

L’exportation de la révolution industrielle anglaise sur le continent se fait entre 1830 et 1840. Comines l’accueillera pleinement vers 1850. La vapeur impose sa loi. Les exploitations domestiques laissent la place à des usines flambant neuves où sont alignés des dizaines de métiers. Le Cominois devient ouvrier d’usine et se vêt d’un tablier bleu à larges poches (pour y déposer les déchets de rubans), de sabots, d’un foulard rouge et blanc et d’une casquette. Comme son habit lui donne un ventre bleu, on l’affuble du sobriquet de Bleu-vinte. L’essor de cette industrie est impressionnant : des filteries, des blanchisseries, des corderies, des teintureries… sortent de terre.

C’est l’époque des Marmousets, ces enfants appelés, dès leur plus jeune âge, à rejoindre l’usine et à y œuvrer sans relâche. Sacrifiant de temps à autre à leur humour juvénile, voire espiègle, ils n’hésitent pas à taquiner le contremaître et ses collaborateurs en leur faisant des blagues ! A l’époque, une des pièces d’un métier jacquard, fonctionnant en tous sens par à-coups, chasse les navettes à gauche puis à droite et fait monter ou descendre le battant brocheur. On l’appelle marionnette. Son mouvement s’apparentant à la fougue de l’apprenti, le contremaître, un beau jour, déclara au petit plaisantin : Toi, marmot, tu es vraiment comme cette marionnette ! Espèce de marmouset !. Le mot était lancé pour devenir assez vite une expression du terroir.

Simon le rubanier et Luc l’apprenti, deux géants pour fêter l’histoire textile cominoise…

Des coutumes naissent et s’enracinent durablement dans la mémoire des hommes. Ainsi, chaque année, autour de la fête de sainte Catherine, un rituel s’établit. Dès le samedi, l’apprenti va souhaiter une bonne fête à son maître en lui faisant cadeau d’une pipe en terre cuite et d’un paquet de tabac. Il en profite pour nettoyer de fond en comble l’outil de son chef, en échange de quoi, il reçoit deux sous. Lorsque le maître se montre généreux parce que particulièrement satisfait, l’apprenti empoche jusqu’à six sous. A son tour, le maître rubanier souhaite bonne fête chez son patron qui lui verse trente sous. A cette occasion, le maître des lieux fait dresser, dans la cour de l’usine, une grande table garnie de chopes de bière. C’est encore le moment où la boîte aux amendes (infligées tout au long de l’année aux ouvriers pour cause de négligence, de manque de qualité…) est ouverte et son contenu redistribué équitablement entre les membres du personnel de l’usine.

Les lundi et mardi suivant la Sainte-Catherine sont fériés. Le mercredi est le théâtre d’une autre coutume, sorte de ramadan des rubaniers puisque le travail ne peut avoir lieu que du lever au coucher du jour au terme duquel la fête reprend dans les cabarets jouxtant les usines. Jusque tard dans la nuit, autour du pierrot, un plat campagnard à bon marché, les rubaniers honorent leur sainte patronne.

Le pierrot rubanier : un mets chargé d’histoire et de folklore…

De 1848 à la première guerre mondiale, Comines devient la capitale mondiale du ruban utilitaire avec 400 millions de mètres produits par an par quelque 1000 ouvriers se partageant 3500 machines. De grands groupes voient le jour, telles les usines Ducarin. Désiré, leur patron, s’émeut du sort de ses ouvriers et décide, avant l’heure, d’améliorer leur condition : gymnase, hôpital, crèche, bains publics, abattoir, logements à bon marché avec jardins privatifs… font de Comines une ville acquise à la modernité. Mieux encore, durant les grandes grèves de 1903, Désiré Ducarin, contre l’avis de ses concurrents, décide d’augmenter le salaire des ouvriers. En 1908, il récidivera. Les infrastructures collectives érigées sous son mayorat, bien que détruites durant la guerre 1914-1918, seront presque intégralement reconstruites après le conflit puis mises aux normes contemporaines. Aujourd’hui encore, tout un quartier de Comines-France porte le nom d’«Œuvre Ducarin ».

Un carnet d’ouvrier de 1905 délivré à Comines.

Entretemps, les Allemands, vaincus, signent l’armistice à Rethondes et sont appelés à verser des dommages de guerre. Dynamitée en 1918, Comines est totalement ruinée. Son industrie n’est plus que fantômes… du passé. Quelques industriels quittent alors notre territoire pour s’installer dans des contrées qu’ils espèrent plus riantes, moins exposées à de potentiels conflits. La Normandie et la Somme accueilleront nombre d’entre eux. Pourtant, l’opiniâtreté de certains cominois tirera l’industrie textile locale de cette pseudo léthargie. Ainsi, le constructeur Louis Masson met au point, en copiant un châssis de métier à tisser germanique, une mécanique à navettes en demi-lune qui lui assurera un vif succès car permettant de produire plus de rubans en même temps et sur un espace réduit. L’activité textile à Comines est relancée et ce, dès l’entre-deux guerres.

Des navettes recyclées en souvenirs…

Les raffinements techniques se bousculent : des métiers avec système de contrôle des fils apparaissent. Lorsqu’une fibre se rompt, la machine s’arrête automatiquement. Cette innovation a pourtant son revers : il faut désormais moins de personnel pour surveiller les engins. Vers 1960, un seul ouvrier en contrôle une vingtaine. Puis, à la fin des « Golden Sixties » naissent les machines à aiguilles. Plus petites, moins volumineuses, elles sont aussi beaucoup plus performantes que leurs ancêtres. Au lieu de 160 opérations à la minute, elles peuvent en produire près de deux mille ! Une restructuration s’impose, et avec elle, des emplois sont sacrifiés.

Le métier à aiguilles : une révolution née à la fin des années 1960.

Dans les années quatre-vingts, nombre d’entreprises ferment leurs portes. La délocalisation est proche. Des pays à la main d’œuvre moins coûteuse permettent aux grands groupes qui ont absorbé les rubaneries familiales, de réaliser de plantureux profits. Les deux Comines se vident peu à peu de leurs rubaniers. Les toitures à sheds et les cheminées tombent les unes après les autres. Les bords de la Lys et les zones industrielles intra-urbaines se donnent alors un nouveau visage…

Mais l’an deux mille ne sonne pas pour autant le glas du ruban cominois. Neuf entreprises, sur le sol français, et une dernière en territoire belge, perpétuent le savoir-faire séculaire des « Bleu-Vintes », essentiellement dans le domaine du luxe et de la passementerie. Aujourd’hui, quelque 300 ouvriers tissent et dessinent, sur des machines modernes dernier-cri, des sangles, écussons, rubans décoratifs, poignées de valise, ceintures de sécurité, et fermetures à glissière. A l’heure actuelle, à Comines, six cents millions de mètres de ruban de qualité sont encore produits par an.

Situé au lieu-dit « Le Fort », au centre géographique et stratégique des deux Comines, à l’emplacement même de la rubanerie d’Ennetières, détruite lors du premier conflit mondial, Le Musée de la Rubanerie cominoise pérennise huit siècles de mémoire textile, de savoir-faire et de faire-savoir. Chaque année, deux événements importants participent de cet esprit dans la mémoire collective : la fête des Marmousets, le troisième dimanche de juillet, avec son cortège retraçant la vie et le travail des « Bleu-Vintes », et le traditionnel « souper à pierrot » de la Sainte-Catherine, la patronne des rubaniers, fêtée le 25 novembre. A cette occasion le repas des rubaniers cominois est partagé entre les membres de la Confrérie des Maîtres rubaniers et leurs sympathisants : une saucisse, des haricots blancs et du chou rouge vinaigré remémorent, à travers ce plat modeste, tous les liens que Comines a tissé et tisse encore à travers le monde… comme un éternel retour d’histoire vive !

Simon Vanhée (1923-1994), fondateur du Musée de la Rubanerie cominoise, transmettant le flambeau aux jeunes générations pour « Vaincre l’indifférence »…

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