Fig 2 : mise en carte avec division en cellules.

Au Musée de la Rubanerie de Comines-Warneton, à côté des métiers à tisser traditionnels, des machines dénommées « jacquard » (fig. 1), toujours en état de fonctionner, rappellent aux visiteurs comment l’on crée des rubans spéciaux destinés à être cousus sur les vêtements. Ces rubans ou pièces de tissu comportent bien souvent la marque pour laquelle ils sont réalisés ainsi que le logo (ou emblême) de celle-ci. Mais, avant d’apposer un écusson sur un vêtement, encore faut-il respecter plusieurs étapes incontournables…

Fig. 1 : maître rubanier au travail sur métier jacquard.

La première opération consiste en la réalisation d’une « mise en carte ». Il s’agit de traduire sur un papier quadrillé (de type papier millimétré), un dessin et un texte remis par le commanditaire (fig. 2). Chaque ligne verticale du document correspond à un fil de chaîne (ou âme du ruban, c’est-à-dire un ensemble de fils pairs et impairs entre lesquels seront croisés les fils de trame) tandis que chaque ligne horizontale donne les indications de trame (ou fil de remplissage). Encore faut-il préciser la nature des matières employées (coton, laine, rayonne, soie…) et le nombre de couleurs car à chaque teinte correspond une navette (ustensile profilé, généralement en bois, servant à installer le fil de trame entre les fils de chaîne). Par exemple, si le ruban « Best Shirt » (fig.3), en bleu sur fond blanc, nécessitera deux navettes, celui réalisé pour « Kingsway » (fig. 4), en bleu, rouge et blanc, en demandera trois.

Fig. 3 : mise en carte et logo Best Shirt.

Fig. 4 : logo et mise en carte pour un ruban « Kingsway ».

Durant la phase suivante, un ouvrier, le liseur, sera amené à transformer toutes les opérations en cartons perforés. Pour ce faire, il utilise une dactyleuse, plus communément appelée « piano » ou « piqueuse à clavier » (fig.5).

Cette machine se compose d’un statif sur lequel est posé le document de mise en carte. Plus bas, quelques touches sont reliées à un mécanisme permettant d’insérer une lamelle de carton pour y ménager des trous. Il est à noter que chaque ligne horizontale de la mise en carte a été divisée en cellules correspondant au nombre de touches de la machine à perforer (fig.2). Deux pédales permettent encore au piqueur de faire avancer l’engin, cellule par cellule, ainsi que de commander le mécanisme de perforation.

Fig. 5 : dactyleuse ou piqueuse à clavier.

Durant l’opération, l’ouvrier ne doit pas oublier d’insérer, dans chaque lamelle de carton, des trous de bedonne (c’est-à-dire des trous de liage), ainsi que des « trous de boîte » (qui vont donner l’ordre à la machine de changer de navette et donc de ligne). Chaque pièce sera alors numérotée puis réservée avant de rejoindre la table de couture (fig.6).  

Fig. 6 : table de couture (détail) pour cartons jacquard.

Comme son nom l’indique, la table de couture sert à relier toutes les lamelles de carton entre elles. Cette opération terminée, l’ensemble rejoint la tête de mécanique du métier jacquard (fig.7).

Fig. 7 : tête de mécanique jacquard (les cartons de couleur jaune et vert montrent ici l’alternance du tissage de la toile et du motif).

Celle-ci se compose d’un prisme (en bois ou en métal) dont chaque face est jonchée de trous. Quand une lamelle de carton perforé se présente devant elle, des aiguilles horizontales se fichent dans les trous ménagés et sélectionnent d’autres aiguilles verticales. Ces dernières donnent l’ordre aux lices (œillets au travers desquels passent les fils de chaîne) de se lever ou non (fig. 8).

Car l’intérêt d’un métier à tisser de type jacquard est de pouvoir travailler en toute autonomie. Si dans les machines traditionelles toutes les lices sont reliées à un cadre, le métier jacquard possède des contrepoids (en métal, biens que les métiers de la région lyonnaise employaient le verre soufflé) donnnant la tension voulue à chaque fil de chaîne.

Fig. 8 : lices d’un métier jacquard.

Cette disposition permet à la machine de brocher (ou broder) avec une précision extrême. D’ailleurs, le battant dit « brocheur », en plus de tasser le fil de trame par un mouvement de va-et-vient, se lève et s’abaisse afin d’inclure le motif au sein du ruban.

La pièce tissée est ensuite expulsée via des rouleaux d’exprimage et tombe dans un bac situé à l’avant du métier, juste sous la déclenche (ou mécanisme permettant de mettre le métier en marche). Le ruban est alors conditionné en roues avant d’être découpé et cousu.

Fig. 9 : flottées de trame d’un ruban jacquard sur métier à tisser.

A l’arrière du ruban, on peut remarquer des « flottées de trame » (fig.9). Comme cela peut se rencontrer dans la tapisserie d’art, il s’agit de la partie non visible d’un fil qui, par exemple, apparaît en début de ligne, s’interrompt puis réapparaît un peu plus loin. Comme le revers de la pièce finale est destiné à être caché (recouvert par un autre tissu), l’aspect esthétique de sa finition n’a que peu d’importance. Cela dit, aujourd’hui, pour éviter que les fils du verso ne s’égayent, on ajoute une quantité de points de liage. Les fils de trame sont alors entièrement inclus dans le tissu (fig. 10).

Fig. 10 : ruban sans flottées de trame visibles (multiplication des points de liage).

A Comines (France et Belgique), nombre d’usines ont réalisé des étiquettes tissées pour de grandes marques textiles (Lacoste, Absorba, Petit-Bateau, Chantelle, Valisère…). Les archives du Musée de La Rubanerie en conservent la trace, notamment grâce à des livres d’échantillons (fig. 11) au sein desquels toutes les caractéristiques des pièces sont détaillées (nature des fibres, dimension de la pièce, nombre de cartons jacquard nécessaires, relevé des métrages et dates d’exécution…), ainsi que via des mises en cartes et des rubans tissés. Aujourd’hui encore, des entreprises de qualité (Hermès, Reebok…) font confiance au savoir-faire plusieurs fois centenaire des gens du textile cominois : une histoire à suivre…

Fig. 11 : carnet d’échantillons réalisés à Comines, en 1964, pour l’entreprise Lacoste.

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